Marc est ce que les gens appellent communément un type bien. Il est grand, mince, le cheveu foncé et court, le regard clair et franc, le sourire aux lèvres, stéréotype même du mec dont les copines sont jalouses. Il est gentil, cultivé, il aime les enfants, a un sens de l’humour jamais méchant. Il a un travail, un bon travail même, du moins selon certains standards financiers : il a de l’argent à ne plus savoir quoi en faire et il est d’une grande générosité. Il a une belle voiture, totalement inutile, vu qu’il voyage en métro, un grand appartement bien situé, sa penderie est remplie de costumes dont le prix passerait pour simplement indécent aux yeux du plus grand nombre, et il donne régulièrement une pièce aux mendiants dans la rue.
C’est ainsi que le monde voit Marc : un modèle de perfection et de réussite, à tous les niveaux. Le monde, sauf moi, bien sur. Parce que Marc télécharge des films pornos sur internet, ne s’essuie pas les mains en sortant des toilettes, rote après une bière, se cure le nez dès qu’il en a l’occasion, ne supporte finalement les enfants que lorsqu’ils dorment, ne laisse pas sa place aux personnes âgées dans le métro, estimant qu’il a payé le droit d’être assis, et s’il donne parfois une pièce aux musiciens du métro, c’est plus pour se débarrasser de la petite monnaie qui déforme ses poches que par réelle envie d’aider son prochain. Bien évidemment, il ne recontacte jamais les filles avec lesquelles il couche.
Sauf moi, bien sur.
Moi je suis son pire cauchemar. Ou plutôt non, pas encore, je ne suis pour le moment que le meilleur coup au lit qu’il ait jamais rencontré. C’est pour cela qu’il m’a rappelée.
Et encore, et encore, et encore.
Nous nous voyons toujours chez lui, de toutes les façons je ne vois pas comment je le ferais venir chez moi. Comment, et pourquoi, surtout, parce qu’on n’est pas intimes : je ne fais que mon job après tout. Bon l’excuse est facile, je serais bien embêtée de lui montrer mon chez moi. Mais j’y reviendrai. De toutes les manières, la presse féminine montre que les hommes aiment à se sentir sur un terrain connu, donc tout le monde y trouve son compte. Nous ne nous voyons que la nuit, aussi. Marc a un rythme de vie semblable au mien, totalement nocturne, donc, ou presque, ce qui m’arrange fortement, dans le fond. Une fois la nuit tombée, chez lui. Voilà à quoi ressemblent nos rencontres. Parfois une sortie en tête à tête, toute forme de restauration étant exclue, j’ai un régime alimentaire un peu particulier on dira. Lui, se contente de cette explication sans poser de question, et c’est très bien ainsi. Même si cette particularité physiologique n’est pas des plus pratique, elle m’évite cependant de passer mes soirées au Mc Do, là où Marc rencontre tous ses amis. Des amis au statut parfois trouble, entre simple connaissance et relation de travail. Des amis dont il a tous les numéros de téléphone, qu’il appelle régulièrement pour se tenir au courant de la gestion des stocks, des arrivages, des amis avec qui il passe finalement le moins de temps possible. Hors de question d’envisager une raclette ou un apéro chez l’un ou chez l’autre. Marc a inventé le concept d’ami à courte durée. Il aime m’exhiber devant ses amis, d’ailleurs, ce qui m’aide bien dans mon travail, et je ne suis pas sûre qu’il ait conscience que je ne perds pas une miette de ce qui peut se dire lorsque je suis là.
Et encore plus lorsque je ne le suis pas.
Pour résumer, Marc a une drôle de vie, de drôles d’amis, et de drôles de relations avec eux. Marc n’est pas drôle, il est consciencieux. D’une prudence presque paranoïaque, il ne laisse rien au hasard, téléphone en numéro masqué, est sur liste rouge, loue son appartement sous un faux nom, a une demi douzaines de cartes de crédits, et au moins le double de comptes en banques. Bien évidemment, Marc ignore que je sais tout cela, tout comme il ignore qui je suis et surtout, ce que je suis, mais cela importe peu, il sera dès demain sous les verrous, avec les têtes de pont de son réseau de trafic de drogue et de prostitution. Il se rendra demain soir dans son restaurant (pardon aux gourmets pour le crime que je viens de commettre) préféré, mangera son royal cheese et ses deux cornets de frites, sirotera son coca, et s’effondrera sur la table, apparemment victime d’une crise cardiaque. Les secours arriveront incroyablement rapidement, et à son réveil, il sera entre les mains de la justice.
Et moi je pourrai passer à autre chose. Parce que passer mes soirées et mes nuits à flatter l’égo démesuré d’un obsédé libidineux et imbu de lui même, qui considère les femmes comme quantité négligeable, et le reste du monde comme un terrain de jeu, non merci, j’ai déjà donné. J’espère que le bureau me laissera souffler un petit peu d’ici la prochaine mission.