Des doigts coururent sur le clavier, le texte fut sauvegardé et disparut de l’écran. Quelques instants plus tard, le bourdonnement de l’ordinateur disparut à son tour, et elle éteignit l’écran resté en veille. Claire se leva et passa dans la pièce d’à coté, qui fut brièvement éclairée d’une lumière blafarde. Elle revint tenant à la main une poche rouge avec une paille. Elle nota mentalement de penser à en recommander, son stock diminuait dangereusement, et il serait regrettable qu’elle doive se servir à la source. Après tout, elle avait accepté de travailler pour le service et de s’alimenter proprement, mais elle n’en demeurait pas moins un prédateur. Elle s’effondra dans le fauteuil devant la télé et émis un raclement sonore lorsqu’elle aspira le fond de la poche, terminant de la vider de son contenu. Elle testait ces derniers temps sa capacité à résister à la soif, à voir jusqu’où son organisme pouvait tenir sans se rebeller contre la sous nutrition. La durée semblait se situer entre 48 et 72 heures. Au delà il lui fallait s’alimenter, quelque soit la manière. Claire attrapa la télécommande, zappant machinalement sur les nombreuses chaînes qu’elle captait grâce au câble, poussa un soupir devant la médiocrité des programmes, et finit par rêvasser devant chasse et pêche. Elle était étrangement lasse, alors que la nuit était encore jeune. Ses membres lui semblaient s’enfoncer dans le fauteuil, et elle avait l’impression que jamais elle n’arriverait à s’en extraire. Ses sens étaient endormis, tout lui parvenait de très loin, comme dans une bulle, et son esprit n’était plus assez vif pour chercher la cause de tout cela.
Claire entendit du bruit venant de la porte, hésita longuement, puis se leva en s’appuyant aux meubles pour ne pas s’effondrer. Elle se rendit compte en la trouvant grande ouverte que quelque chose ne collait plus. Et des cloches résonnèrent dans son crâne lorsqu’elle fut assommée par un coup puissant.

Lorsque Claire reprit conscience, la première chose qui lui vint à l’esprit fut de se demander s’il faisait encore nuit. Et apparemment c’était le cas. Elle était attachée à un poteau en béton, visiblement un soubassement de parking ou un gros entrepôt les bras tirés en arrière, de part et d’autre du poteau, et les mains attachées ensemble. Ses pieds ne touchaient pas le sol : elle était debout sur un tabouret, les chevilles entravées également. Il faisait noir dans le hangar mais elle n’avait aucun mal à observer les lieux. Elle était seule, avec pour unique compagnie des montagnes de cartons, dont certaines montaient jusqu’au plafond. Elle tenta de se défaire de ses chaînes, mais se sentit sans forces et sans vigueur. Curieux, pensa-t-elle, surtout après le repas de tout à l’heure. Elle n’avait d’ailleurs plus aucune notion du temps, et n’aurait su dire combien d’heures elle attendit avant de voir arriver quelqu’un. Et la personne qu’elle vit en premier n’était autre que Marc, escorté par ses seconds, ses sous-fifres qui géraient son domaine, et le cas échéant, accomplissaient les basses besognes.
« La belle est réveillée, on dirait » dit-il à la cantonade, puis, plongeant ses yeux dans ceux de Claire : « Croyais tu vraiment pouvoir me tromper aussi facilement ? Je sais tout ! Tu me mens depuis le début, tu travailles avec les flics, espèce de sale garce » et sur ce il lui colla un allez retour qui fit bizarrement rosir les jours de Claire. Il se retourna pour faire face à ses sbires. « Personne ne peut me tromper ! Je compte sur vous tous pour vous en rappeler et faire passer le mot à vos contacts. Regardez comment je traite ceux qui croient être plus malins que moi ! » Il fit alors surgir un éclair métallique dans sa main droite et s’approcha de la gorge de Claire. Il fit courir la larme de gauche à droite sur la gorge, savoura la terreur qu’il devait avoir l’habitude de lire dans les yeux de ses victimes, mais Claire ne bougeait pas. Il s’approcha plus près encore comme pour l’impressionner, et la surprise se lut sur son visage lorsque Claire, d’un coup de tête, plongea ses crocs dans sa gorge. Elle senti le sang affluer dans tous ses membres, et la force lui revenir comme une vague de chaleur. Elle arracha d’un coup ses chaînes et rabattit ses bras autour Marc comme les serres d’un aigle autour de sa proie. Claire sentit son instinct primal ressurgir, cette joie de tenir enfin la proie entre ses mains, de pouvoir s’en repaître à loisir. Les hommes autour d’elle et de Marc commençaient à s’agiter, hésitant entre la fuite et le combat face à quelque chose dont ils ne connaissaient en fait pas la nature exacte. Certains tournèrent les talons, mais ils avaient déjà attendu trop longtemps. Claire se débarrassa du corps de Marc en le jetant au sol, et bondit en direction de la porte de sortie. Elle y arriva juste avant le premier fuyard, qui fut autant étonné de la voir là que de sentir sa gorge s’ouvrir d’un coup de griffe. Elle attrapa le second par les cheveux et lui brisa la nuque en lui faisant traverser la salle en sens inverse. Il en restait encore trois dans la salle, qui ne savaient plus du tout quoi faire. Presque par dépit, ils se mirent en ligne, saisirent leurs armes et tirèrent sur Claire. Pour elle ils se déplaçaient au ralenti, elle n’eut aucun mal à se retrouver derrière celui du milieu. Avant même qu’il ne sente sa présence, elle lui avait arraché la gorge de ses crocs, attrapant les têtes des deux autres dans ses mains, et les écrasant contre celle du malheureux du centre. Claire laissa les corps glisser au sol tout en observant le carnage. Elle venait de tuer 6 personnes. Et elle y avait pris du plaisir. Depuis qu’elle avait été découverte, et embauchée par le Service, elle avait été tenue de respecter une certaine ligne de conduite qui consistait à réfréner ses pulsions de prédateur, au profit de talents plus diplomatiques, et le fait d’avoir ré-ouvert les vannes lui faisait un bien fou. Claire savourait encore l’instant quand la porte s’ouvrit sur une groupe de soldat habillés de noir, équipés du dernier matériel technologique, et à leur tête, Richard, son supérieur.
Il fit le tour de la pièce du regard, émit un sifflement mi admiratif mi surpris devant le carnage. « Tu n’y es pas allée de main morte, dis donc. » Claire le regarda avec un air étonné. Il semblait prendre tout cela très à la légère, et elle ne comprenait pas pourquoi : il avait beau connaître sa nature, elle venait de saigner ou d’égorger une demi douzaine de personnes. Les hommes de Richard commencèrent à emballer les corps dans de grands sacs noir, sans manifester plus de surprise que Richard lui même. Claire devait avoir l’air tellement interloquée que Richard parti d’un grand éclat de rire. « Claire, c’est comme ça que tu me remercies pour le petit cadeau de ce soir ? Comment crois tu que ce salaud est arrivé jusqu'à toi ? Pourquoi as-tu opposé si peu de résistance à ton enlèvement ? » Claire commençait à assembler les éléments de la soirée, et découvrait plusieurs zones d’ombres que son état lui avait occulté jusque là. Il la regarda quelques instants le sourire aux lèvres puis continua :
« Ta poche de sang a été trafiquée, un puissant sédatif, de quoi endormir un cheval, histoire de les laisser t’emmener dans un coin tranquille, puis on s’est débrouillé pour faire savoir à l’autre là (il désigna Marc de la tête) que tu étais un flic, avec ton adresse, et on l’a laissé faire. »
Claire était abasourdie par ce qu’elle entendait.
« Mais pourquoi ? » articula t elle.
« Mais enfin Claire, est ce qu’il ne t’arrive jamais d’ironiser sur le fait que tu n’as plus à chasser pour te nourrir ? J’ai fini par me dire que cela devait réellement te manquer, et j’ai monté cette petite supercherie pour te donner l’occasion de te défouler sans nuire à la société. Personne ne regrettera ces petites frappes, qui se seront entretuées pour une sombre histoire de butin à partager. »
« Mais pourquoi ne m’avoir rien dit ? Je croyais qu’on ne devait l’arrêter que demain ? »
« Certes, c’est ce que je t’ai fait croire, parce que je suis persuadé que si tu avais été au courant, tu n’en aurais pas retiré le même plaisir, et tu aurais même pu faire capoter l’opération. Bon, je sais que ce genre de préoccupation t’est indifférent, mais moi la nuit, j’ai pour habitude de dormir, donc si tu veux bien, je vais me retirer. »
Il lui fit un clin d’œil, tourna les talons et s’en fut par là où il était rentré. Claire se rendit compte alors que l’entrepôt avait été nettoyé de tous ses corps pendant leur discussion, seules subsistaient des traces de sang sur le sol, qui se mêleraient bientôt aux nombreuses tâches qui courraient déjà par terre. Elle se dirigea vers la sortie, fraîche et repue, se retourna pour observer une dernière fois le poteau où elle avait été attachée, et l’instant suivant, elle avait disparu.